Saint Jack, priez pour nous

La France est l'un des quelques pays d'Europe à avoir conservé un réseau relativement important de "petites librairies" après l'avènement des grandes surfaces culturelles (type FNAC ou Virgin) et autres supermarchés. C'est en partie grâce à la Loi Lang qui, depuis 1981, oblige le libraire comme ses nouveaux concurrents à vendre un livre au prix fixé par l'éditeur (autorisant uniquement une ristourne maximum de 5% dans certains cas, par exemple pour une carte de fidélité). D'abord, la loi Lang, est-ce une bonne chose ? Si vous ne lisez que Harry Potter et les Reliques de la Mort, L'Elégance du hérisson et le dernier Pennac, probablement pas. Car sans la loi Lang, vous pourriez trouver ces trois titres dans votre Auchan favori, à un prix beaucoup plus abordable (sans doute 30% moins cher).

Alors alors, me dites-vous, indigné, pourquoi la loi Lang ? Et pourquoi surtout, Antoine Gallimard, éditeur des trois best-sellers suscités, défend-il avec tant d'ardeur cette loi anti-capitaliste et son réseau de petites librairies ? Au nom de l'exception culturelle, bien sûr. Laquelle n'est pas, comme on le croit souvent, le fait de mettre en avant des produits culturels moins vendeurs (selon l'idée curieuse qu'ils seraient pour cette raison de meilleure qualité, n'en déplaise à Gérard Klein), mais simplement l'idée qu'un produit culturel ne doit pas être considéré comme une marchandise classique et qu'il donc bénéficier d'une legislation spécifique et de conditions de vente particulières. Et surtout parce que, bien sûr, J.K. Rowling, Muriel Barbery et Danniel Pennac ne sont pas les seuls auteurs du catalogue Gallimard. Parce que pas moins de six cent romans paraissent à chaque rentrée littéraire pour la seule littérature blanche (ne parlons même pas du reste). Parce que dans une FNAC, 20% des références font 80% du chiffre d'affaires et que le reste peut bien crever la gueule ouverte au fond des rayons : c'est réduire la littérature à Beigbeder et Nothomb, la SF à Henri Loevenbruck et Bernard Werber, et le polar à Dan Brown et Mary Higgins Clark.

Il ne s'agit pas, évidemment, de dire qui a tort et qui a raison, de supprimer les grandes surfaces au profit des librairies indépendantes ou le contraire. Si chacun de ses points de vente existe, c'est parce qu'il vise une certaine clientèle et jouit de sa propre part du marché. Mais le produit culturel livre a ceci de particulier qu'il est celui qui produit le moins de marge, et que sauf à vendre à côté des téléviseurs à écran plat, des yaourts ou des stylos bics, le libraire a peu d'espoir de mettre du beurre dans les épinards à la fin du mois. D'où l'extreme fragilité financière d'une librairie indépendante. Et c'est pourquoi un libraire indépendant accueillera à bras ouvert tout type de subvention.

Label au bois dormant

Le label LIR se propose de reprendre le concept des cinémas labelisés "Art & Essai", créé il y a bientôt 50 ans, qui offre de la même manière des subventions du CNC aux cinémas proposant dans leur programmation "des films innovants et créatifs sur le plan cinématographique, classiques forgeant les bases de la cinéphilie, cinématographies peu diffusées apportant un regard sur le monde." selon l'AFCAE. Pour obtenir le label LIR, une librairie doit aussi répondre à un certain nombre de critères :

  • Répondre aux normes européennes de définition des PME (pour exclure d'entrée de jeu les grandes surfaces).
  • Ne pas avoir recours à une centrale d’achat pour l’assortiment (on exclut les chaînes type (feu) Maxi-Livres, France Loisirs, Relais H).
  • Atteindre une proportion de 75 % de ventes de livres par rapport aux autres biens (on exclut les librairies-papeterie-presse).
  • Favoriser la création littéraire dans le choix des ouvrages (voilà qui va être difficile à définir objectivement !)
  • Le fonds (livres publiés il y a plus d'un an) doit représenter 50% de l'assortiment.
  • La masse salariale doit représenter 15% du chiffre d'affaires (pour encourager les libraires à employer des vendeurs qualifiés, censés être mieux payés - si seulement c'était vrai !)

Le choix de ces critères est particulièrement intéressant parce qu'il donne une définition par défaut de ce qu'est exactement une "librairie indépendante", ce qui n'a jamais été vraiment clair pour personne. Evidemment, comme toute définition, elle est très discutable. Par exemple, elle exclut les Relay H qui appartiennent à Hachette mais pas la Librairie de Paris qui appartient aussi à un grand groupe d'édition (Gallimard pour ne pas le nommer).

Alors tout cela est très bien, mais l'asistanat, est-ce assez ? (tiens, ça sonne bien ça). La meilleure façon pour une librairie de gagner de l'argent, c'est encore de vendre des livres. Et le principal problème avec la librairie indépendante, c'est que la majorité des gens ignore jusqu'à son existence. Moi-même, avant de faire l'INFL, j'étais plutôt du genre à fréquenter les FNAC, certains que les livres y étaient moins cher et le choix plus important. Pour le prix, on en a déjà parlé. Pour le choix, et bien... c'est une autre fausse idée, figurez-vous. Mais tout le monde est persuadé du contraire, pour la simple et bonne raison que l'assortiment d'une grande surface culturelle est défini en fonction des meilleures ventes au niveau national. Ainsi, plus un livre se vend en France, plus il y a de chance qu'il soit dans les rayons de votre Virgin. Et plus un livre se vend, plus vous êtes susceptible d'entrer dans un Virgin pour l'acheter. C'est statistique. C'est mathématique. CQFD.

Mais ça ne veut pas dire pour autant qu'on a plus de choix dans une grande surface culturelle (encore moins dans un hypermarché, qui fonctionne sur le même principe, mais avec beaucoup moins de titres). Ainsi, un libraire spécialisé qui fait bien son travail a plus de chances de pouvoir satisfaire une demande précise. Et c'est sans parler, bien entendu, de ses connaissances et de sa capacité à vous conseiller. Prenons un exemple concret. Le rayon SF de la FNAC du Forum des Halles, à Paris, représente la plus grande librairie de SF d'Europe (en termes de chiffre d'affaires et de surface de vente). Mais regardez les rayons de plus près et vous remarquerez bien vite quinze exemplaires du dernier Dune par le fils de Franck Herbert. Tandis qu'à la librairie Scylla à Paris, on trouve beaucoup plus de références différentes, en beaucoup moins d'exemplaires, dans une surface totale de 25 m². Dans ce cas précis, et dans le seul domaine de la culture, on peut le dire : ce n'est pas la taille qui compte.

TireLIRe ou déLIRe ?

En définitive, ce dont on besoin les librairies indépendantes, c'est moins d'aides financières (enfin on va pas cracher dessus non plus, hein) que d'une véritable reconnaissance du grand public et d'une image plus en rapport avec la réalité dans l'inconscient collectif. C'est toute l'efficacité du label "Art & Essai" pour le cinéma qui n'évoque pas dans l'esprit des gens un droit à des subventions, mais bien une programmation spécifique, à l'opposé des multiplexes, et de qualité. Quant au label LIR, au-delà du jeu de mot, merci Mme Albanel, merci M. Gallimard, il n'évoque vraiment pas grand chose. On peut LIRe aussi à Carrefour, n'est-ce pas ? Alors tout cela est très bien, mais d'ici à ce que l'existence et la spécificité des librairies indépendantes s'impriment dans l'esprit des lecteurs, il y a un pas qui ne va pas se franchir tout seul et un effort de communication indispensable. Est-ce le rôle du SLF ? Non, puisqu'il regroupe aussi des librairies qui ne répondent pas aux fameux critères. Il faudrait donc une nouvelle association, à l'image de celle qui existe pour les cinémas d'Art et d'Essai, l'AFCAE. Et quel serait son nom ? ALIR, bien sûr !

(Là je n'ose même pas demander à mes rares lecteurs de réagir sur le sujet : j'ai peur d'avoir été un peu loin dans la spécialisation)

Mise à jour du 16/12/2007

A propos de l'ignorance du grand public des enjeux du secteur de la librairie et de la façon dont certains en profitent, un article de Livres Hebdo : Amazon en campagne pour la gratuité du port. (via Valériane)