Demain les livres (3/3)

Sony Reader e-book

Difficile de dire aujourd’hui si le livre électronique s’imposera, comment et à quel point. Mais on peut tenter d’imaginer quelles en seraient les conséquences sur le petit monde des métiers du livre. A quoi ressemblerait la librairie de demain ? A de simples points de vente nus, les murs couverts d’affichettes correspondant à autant de titres, un code-barre à scanner pour télécharger les titres choisis avant de passer en caisse ? Peu probable.

Suite et fin du dossier consacré à l’avenir du livre.

L’édition électronique

Il suffit de jeter un coup d’oeil du côté du commerce de la musique numérique ou de celui, naissant du cinéma. Personne n’achète de fichiers mp3s à la FNAC. Tout au plus la grande surface vend-elle des cartes qui permettent le téléchargement de chansons sur son site internet. Mais l’intérêt du numérique est aussi de permettre la vente par correspondance instantanée : on achète un livre, un film, un disque chez soi, devant son ordinateur, en chaussettes et mal rasé, et on le reçoit immédiatement. Dans ce cas de figure, il n’y a pas de place pour le libraire ou la librairie telle qu’on la connaît aujourd’hui. Mais tous les livres seront-ils lisibles sur support numérique ? Si le Reader de Sony se prête parfaitement à la lecture d’un roman ou d’un journal, que dire d’une bande dessinée ou d’un beau livre ?

A l’INFL [1], toujours, on ne craint pas pour la librairie indépendante. En se calquant sur le modèle du piratage des films sur Internet, on peut imaginer à quoi ressemblerait les ventes de livres sur Internet : principalement les blockbusters, dans les semaines voire les jours suivant leur sorties. Un marché bien particulier qui est en grande partie occupé par les hypermarchés, qui vendent du Da Vinci Code ou du Astérix par palette. Ce serait eux, principalement, qui auraient à souffrir de la démocratisation du livre numérique, à tel point qu’ils en viendraient à abandonner totalement le secteur du livre, un produit bien plus complexe à gérer que le yaourt. La librairie indépendante n’aurait qu’à se pencher pour ramasser les parts de marché.

L’autre secteur qui serait bouleversé par le livre électronique, c’est la bibliothèque. On viendrait avec son livre électronique, on choisirait les titres à télécharger sur un catalogue. La gestion des prêts, grâce aux DRM [2], serait considérablement simplifiée : au bout de cinq semaines, le fichier deviendrait illisible. Inutile de retourner à la bibliothèque pour le rapporter ! Étant donné l’immatérialité du fichier, il serait disponible à l’infini même en ayant déjà été emprunté par d’autres usagers de la bibliothèque.

On pourrait donc posséder facilement une bibliothèque énorme et gratuite sur son e-book à condition d’aller la recharger une fois par mois. Le seul moyen d’empêcher ce genre d’abus serait de limiter arbitrairement le nombre d’emprunts pour un titre ou pour une personne. On pourrait aussi imaginer un système d’abonnement, à l’image de celui de Napster To Go [3] pour le mp3 : contre un abonnement mensuel, l’utilisateur peut télécharger autant de livres qu’il veut, qui sont lisibles jusqu’à résiliation de l’abonnement.

Bouclons la boucle en revenant à nos chers éditeurs, dont bien peu s’intéressent aujourd’hui au livre électronique. En fait, la véritable question est : le livre électronique s’intéressera-t-il aux éditeurs ? S’il est évident que l’e-book se passera des imprimeurs, on peut également se poser la question de la place des éditeurs dans l’avenir. Certains artistes, auteurs, musiciens ou autres proposent déjà sur leur site personnel le téléchargement d’oeuvres inédites contre rémunération, sans aucun intermédiaire entre le créateur et le public et, il faut bien le dire, sans grand succès jusqu’à présent. Mais la démocratisation de ce système pourrait bien modifier complètement le paysage éditorial.

La moindre importance des éditeurs provoquerait inévitablement une énorme augmentation du nombre de livres publiés et, sans le rôle de filtres et de « coachs » qu’ils jouent, une baisse générale de la qualité. Comment, dès lors, s’y retrouver dans un véritable raz-de-marée de publications, si tout le monde pouvait s’improviser auteur du jour au lendemain ? Comment parvenir à faire connaître ses textes dans un univers où écrire un livre serait aussi facile que de tenir un blog ? On verrait sans doute apparaître une flopée de sites critiques conseillant tel ou tel livre-fichier, bien plus puissant que l’actuelle presse spécialisée, puisque seul intermédiaire entre l’auteur et le lecteur.

Ce tableau spéculatif pourra sembler proche du délire jubilatoire et je l’avoue : on en est loin. Lorsque sera disponible sur le marché un e-book réellement confortable, il faudra sans doute quelques années pour que le nouveau support se répande et que la liste de titres disponibles soit conséquente. Et même une fois le livre électronique aussi bien implanté que l’est aujourd’hui la musique numérique en mp3, on sera encore loin du « tout numérique » et de tous les bouleversements prophétisés plus haut. Mais le premier jet de Sony, même s’il est loin d’exploiter à fond les possibilités fantastiques du papier électronique, nous permet d’espérer un véritable livre électronique d’ici quelques années. Et quoi qu’il en soit, entre la levée de bouclier provoquée par l’avènement du moteur de recherche de livres de Google [4] et les débats à l’Assemblée Nationale au sujet des DADVSI [5], c’est assurément un sujet d’actualité brûlant !

[1] Institut National de Formation de la Librairie » www.infl.fr

[2] Les Digitals Rights Managment (gestion des droits numériques) permettent d’interdire la lecture d’un fichier numérique par un autre utilisateur que l’acheteur ou après un certain temps d’utilisation.

[3] Napster To Go propose, contre un abonnement mensuel de 14,99$, de télécharger une infinité de titre qui cessent d’être lisible par le lecteur mp3 lorsque l’utilisateur met fin à l’abonnement » www.naspter.com

[4] Google Livres, une fois opérationnel, permettrait de chercher dans l’ensemble des livres imprimés disponibles comme on cherche sur Internet » books.google.fr

[5] Le projet de loi relatif aux Droit d’Auteur et Droits Voisins dans la Société de l’Internet a fait grand bruit en décembre dernier. Les débats devraient reprendre à l’Assemblée Nationale dans les prochaines semaines.

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